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mardi, 22 mars 2011

Un Québécois à Bahreïn

e Québécois Gilles Allard vit et travaille à Bahreïn. Il nous a fait parvenir ce texte où il fait part de ses impressions sur la situation qui règne dans ce petit pays du Golfe Persique.


Bahreïn se retrouvait jusqu'à encore récemment au sommet de certains palmarès des meilleurs endroits au monde pour les expatriés, occidentaux du moins. Bien sûr à cause du style de vie qu'on pouvait s'y offrir à l'abri des taxes et impôts, mais aussi pour l'ouverture de sa société qu'on qualifiait « officiellement » de tolérante, sans préjugés, politiquement libérale et accueillante. Une société qui se targuait de respecter les gens de toutes les cultures, ethnies, religions et sexes. Bahreïn détiendrait certains records parmi les pays du Golfe pour l'accès des femmes et des minorités religieuses à l'éducation et à la fonction publique.

Curieux comme les choses peuvent changer rapidement. Depuis un mois, Bahreïn est en voie de devenir le pire endroit au monde pour exactement les raisons opposées. Mais les choses ont-elles vraiment changé ?

On a l'impression que ce qui avait commencé comme un mouvement pacifique (inspiré par la Tunisie et l'Égypte) de manifestants demandant simplement plus de démocratie et de droits humains, a été détourné complètement et transformé par les autorités en une lutte sectaire entre les deux communautés soeurs du Bahreïn, les chiites et les sunnites, et qui est en train de devenir un cauchemar pour les tous les Bahreïnis... et leurs invités.

Le mouvement de protestation, qui ne date pas d'hier d'ailleurs, a explicitement rejeté le sectarisme et a cherché à mettre l'accent sur la nécessité d'une réforme démocratique et de l'unité nationale. Les manifestants, dont la majorité est chiite, à l'instar de la population du royaume lui-même, ont répété ad nauseam qu'ils représentaient le mécontentement autant des sunnites que des chiites. Leurs slogans portaient sur la démocratie et les droits de l'homme, et non sur un particularisme chiite, et il n'y a pratiquement aucune preuve d'un complot inspiré ou dirigé par l'Iran.

Malgré la position officielle selon laquelle les troupes saoudiennes et émiraties sont venues ici pour garder les infrastructures essentielles et rétablir l'ordre dans les rues, il y a peu de doute quant à l'objectif réel : mettre fin par quelque moyen nécessaire à une rébellion croissante de la majorité chiite et défavorisée du royaume.

Résultats, les chiites et les sunnites se détestent et se braquent les uns contre les autres. Le niveau de paranoïa qui existe dans l'esprit des Arabes sunnites sur la menace de l'Islam chiite et de sa patrie, l'Iran, est très élevé. Même les Arabes les plus instruits et progressistes du Golfe croient que le soulèvement de Bahreïn est organisé par Téhéran.

Une amie bahreïnie sunnite, femme très moderne et progressiste par ailleurs, et qui a étudié à l'étranger, est convaincue que les manifestants ne sont pas du tout pacifiques et que la majorité ne comprennent même pas ce qu'ils font là et ne pensent qu'à se faire leur propre Woodstock. Pour elle le roi a bien fait d'appeler les troupes du GCC [Conseil de coopération du Golfe] à l'aide et il a même attendu trop longtemps pour le faire. « Le gouvernement a déjà fait beaucoup pour les chiites... Toutes les vidéos qui sont sur le net montrant la brutalité des forces de l'ordre ne sont que des montages avec des acteurs... En fait, ce sont les soi-disant manifestants pacifiques qui attaquent tout le monde et blessent les gens... Le monde et les médias internationaux ont toujours eu plus de sympathie pour les minorités et les défavorisés, mais que fait-on de notre droit à la sécurité et à la vie ? », dit-elle.

Toujours selon elle, les chiites sont sans instruction parce qu'ils ne veulent pas aller à l'école ou contribuer à la société : « Le gouvernement leur paye des maisons, le système de santé et l'éducation... tout comme en Occident où vous avez les gens qui se laissent vivre sur le système social... Ici la population est peu nombreuse et ils sont tous liés les uns aux autres et leur horizon est limité alors ils sont facilement endoctrinés par leur religion et par l'Iran ».

Un collègue chiite, ingénieur de formation, dont j'ai toujours trouvé le raisonnement des plus rationnel et qui n'a rien à envier à personne sur le plan de l'ardeur et de l'éthique au travail, est très loin de répondre à cette description méprisante et réductrice. Pour lui, il n'y a aucun lien avec l'Iran. « On ne veut pas des Iraniens, nous voulons nos droits et notre dignité... Demandez à n'importe quel Barheïni chiite ce qu'il pense des Iraniens... Ces gens-là n'aiment pas les Arabes et nous sommes des Arabes », dit-il.

Pour les expatriés qui sont encore ici, il est facile de voir que le fossé entre les deux communautés se creuse d'heure en heure. On sent très bien la tension monter. Les deux camps s'accusent mutuellement et curieusement exactement des mêmes choses : d'être l'agresseur et de manipuler les médias pour faire croire le contraire. Le pire c'est que la plupart (chiites et sunnites confondus) croit honnêtement et dur comme fer à sa version.

Nulle ne sait comment cela va finir. Mais c'est très mal parti. À l'heure actuelle, il y a des points de contrôle un peu partout sur l'île, limitant entre autre l'accès aux villages chiites. Ces derniers sont humiliés. On interroge les automobilistes qui osent s'aventurer hors de chez eux. Êtes-vous chiite ou sunnite ? Quel est votre nom (sachant très bien que seul le nom de famille suffit pour savoir de quel côté vous êtes) ? Certains se feraient tabasser lorsqu'on découvre qu'ils sont chiites. Certains parlent de nettoyage...

Difficile de dire ce qui est vrai dans un pays où la presse et les médias sont complètement contrôlés par l'État. Une chose est certaine, même si seulement 10 % de ce qui est rapporté est vrai, il y a violation systématique des droits humains.

15:25 Écrit par Kpanou dans Actualités du monde | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | Pin it! |  Imprimer | | |

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