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mardi, 26 juin 2012

Incident aérien : la Turquie est prévenue

Incident aérien : la Turquie est prévenue

Vendredi 22 juin, un avion de reconnaissance turc a été abattu sans mise en garde ni sommation par la défense antiaérienne syrienne. Le F-4, qui était désarmé, se trouvait à ce moment-là au-dessus de la Méditerranée, à la limite de l’espace aérien syrien où il avait peut-être pénétré par mégarde. Alors que la Turquie a exigé une réunion de l'OTAN qui doit avoir lieu ce 26 juin, peut-on aller vers un conflit régional ?

Il n’est pas certain que la décision de tirer sur l’appareil ait été prise au sommet de l’Etat. On ne peut exclure en effet une hyper réactivité des moyens de défense syriens, mis en alerte renforcée au lendemain de la fuite en Jordanie, à bord de son Mig-21, d’un pilote syrien qui a immédiatement reçu l’asile politique. Il est toutefois probable que l’ordre d’abattre l’intrus a été requis. Les militaires syriens n’ont pas pour habitude de prendre des initiatives et leur défense antiaérienne a toujours réagi avec une extrême retenue - en général, elle n’a pas réagi du tout… - chaque fois que le territoire syrien a été survolé au cours de la décennie écoulée par l’aviation israélienne. Entre 2001 et 2012, des appareils de l’Etat hébreu ont effectué au-dessus de la Syrie une dizaine de missions pour eux sans conséquence, tantôt pour intimider les Syriens (survol du palais présidentiel de Qardaha, en juin 2006), tantôt pour exercer des représailles pour l’accueil et la formation en Syrie d’auteurs ou de présumés auteurs d’attentats (attaque du camp palestinien d’Aïn al Saheb, près de Damas, en octobre 2003), tantôt pour détruire ce que l’Etat hébreu considérait comme une menace immédiate pour sa sécurité (bombardement du réacteur nucléaire d’al Kabar, en septembre 2007). Apparemment la « sacralité du territoire, des eaux et de l’espace aérien syriens », rappelée lundi 25 juin par Jihad Maqdisi, porte-parole du ministère syrien des Affaires étrangères, n’implique pas les mêmes conséquences pour tous…

Exceptionnelle, la riposte syrienne apparaît donc à l’examen comme un acte délibéré, destiné à tester la Turquie, à la mettre en difficulté et à lui adresser un message.
Il s’agissait d’abord pour les Syriens de voir jusqu’où leurs anciens amis Turcs étaient prêts à aller avec eux dans l’escalade. Ils n’ont pas tardé à être renseignés : en acceptant immédiatement les « excuses » qu’aurait selon lui présentées la partie syrienne, le Premier ministre Recep Tayyep Erdogan a montré qu’il n’entendait pas réagir à chaud. Il lui sera d’autant plus difficile d’exercer des représailles à froid. Certes, il a demandé une réunion urgente de l’OTAN. Mais il paraît acquis que cette rencontre, fixée au mardi 26 juin, ne débouchera sur aucune action militaire contre la Syrie.
Il s’agissait ensuite pour les Syriens de mettre les responsables turcs en difficulté à l’intérieur, en donnant une nouvelle occasion de vitupérer contre la politique syrienne du gouvernement à certains partis laïcs, comme le Parti Communiste Turc et le Parti du Peuple Républicain, et en suscitant un sentiment de solidarité communautaire de la minorité alaouite - et peut-être des chrétiens d’origine syrienne - du Sandjak d’Alexandrette avec leurs parents et leur proches en Syrie.
Il s’agissait surtout pour les Syriens de transmettre aux Turcs un message de mise en garde. Alors que le chef du gouvernement de l’AKP n’a désormais plus de mots assez durs pour fustiger le comportement de son « ami » Bachar Al Assad auquel il a conseillé d’abandonner le pouvoir, le régime est excédé par les facilités accordées par la Turquie à tout ce que la Syrie compte comme ennemis. Passe encore qu’Istanbul soit devenue au fil des mois le centre de rassemblement et de réunion de l’opposition syrienne de l’extérieur et parfois de l’intérieur, et qu’elle ait accueilli, le 1er avril 2012, une réunion des «Amis du Peuple syrien». Passe aussi que la Turquie fournisse un asile à plus de 30 000 réfugiés syriens fuyant les exactions de l’armée, des moukhabarat et des chabbiha, et qu’elle leur permette d’échapper aux punitions que Damas veut infliger à ceux qui se rebellent contre son autorité. Passe également que les militaires, soldats et officiers déserteurs soient chaque jour plus nombreux à franchir la frontière séparant leur pays de la Turquie, et à bénéficier de la protection - souvent trop tatillonne et restrictive à leur goût - des autorités sécuritaires turques. Mais ce qui ne passe pas, en revanche, c’est que la Turquie laisse désormais agir sur son territoire des agents de la CIA et, peut-être, d’autres services de renseignements occidentaux, qui s’emploient à faire parvenir à l’intérieur de la Syrie les armes destinées aux résistants. L’annonce que les Américains chercheraient ainsi à prévenir la réception de ces armes par des groupes salafistes ou terroristes ne contribue absolument pas, et peut-être même au contraire, à calmer la colère des responsables syriens.

Les Turcs ont compris ces différents messages. Ils connaissent depuis longtemps les procédés indirects et les capacités de nuisance de leurs voisins. Ils savent que, s’ils ne disposent pas d’une force armée aussi puissante que la leur, les Syriens ont en main toutes sortes de cartes et de moyens plus ou moins avouables qu’ils n’hésitent jamais longtemps à utiliser en cas de besoin. Ils sont préoccupés par la réapparition des combattants syriens de l’ex-PKK et par les facilités qui leur sont accordées : sous le nom de PYD (Parti de l’Union Démocratique), ils se comportent dans la Jazireh et le long de la frontière commune en supplétifs dévoués du régime de Damas, dont ils profitent de la faiblesse actuelle mais dont ils ne veulent pas la chute. Ils s’inquiètent de la transformation de la région côtière de Syrie en bastion de repli du régime et des répercussions qu’une telle situation ne pourrait manquer d’avoir sur la population arabe du Hatay. Ils ne tiennent pas, enfin, à provoquer des tensions supplémentaires avec leurs autres voisins, irakiens, iraniens et russes, dont ils ont besoin pour leur économie, et qui se montrent plus résolus dans leur soutien à la Syrie que ne le sont l’Union européenne et les Etats-Unis dans leur appui à l’opposition et à la révolution syriennes.

L’affaire en restera donc là, au plan militaire tout du moins. Au lieu de chercher à punir la Syrie en lui rendant coup pour coup, la Turquie va continuer à ouvrir ses frontières et à apporter son aide à la contestation et à la population syriennes. Elle adoptera peut-être les sanctions économiques - interruption de la fourniture d’électricité, restriction du débit de l’Euphrate… - dont elle agite la menace depuis plusieurs mois. Son statut de puissance régionale et ses propres intérêts lui dicteront d’en faire davantage pour favoriser une issue à la crise, rapide et favorable à ses ambitions économiques et stratégiques. A moins qu’une nouvelle initiative hostile - la provocation de trop - de ses voisins syriens ne la contraigne à réagir…

Cette hypothèse ne peut être exclue. Faute de pouvoir réduire par la force des armes une contestation désormais entrée dans son 16ème mois, le régime syrien peut imaginer avoir intérêt à exporter le conflit au-delà de ses frontières, non seulement au Liban où les esprits s’échauffent au- delà de Tripoli mais aussi en Turquie. Il tenterait ainsi de reconstituer, face à un ennemi extérieur mieux identifié que les « terroristes » qu’il prétend combattre en assassinant hommes, femmes et enfants, en détruisant leurs villes et leurs villages, en pillant leurs biens et en brûlant leurs récoltes, l’unité intérieure mise à mal par l’impasse politique et par la férocité de la répression.

source:lemonde.fr

16:19 Écrit par Kpanou dans Actualités du monde | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | | Pin it! |  Imprimer | | |

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